TWO MOUNTAINS
Danièle Méaux
Texte extrait de son livre Photographie contemporaine & anthropocène, Filigranes éditions, 2022.
au sujet du projet Two Mountains.


        Le photographe Julien Guinand s’est intéressé à des montagnes profondément abîmées par les activités humaines, au fil d’une patiente enquête effectuée au gré de deux séjours au Japon en 2015 et en 2018. La chaîne de montagne de Kumano a subi en 2011 un violent typhon qui a provoqué d’importants glissements de terrain, favorisés par le manque de cohésion des sols en raison d’une pratique intensive de la sylviculture. Les forêts, célébrés dans cette région pour leur caractère « naturel », sont en effet depuis longtemps le résultat de la plantation massive de cryptomères, conifères dont la croissance est très rapide. Le second massif qui a retenu l’attention du photographe est celui d’Ashio ; il a été depuis longtemps ravagé par l’extraction du cuivre et envahi par des rebuts miniers toxiques. En mars 2011, l’onde sismique venue du Pacifique provoqua un effondrement des déchets précédemment amoncelés là et réactiva la mémoire des luttes anciennes contre la grave pollution de la région.

        Julien Guinand a conçu l’ouvrage Two Mountains[1], réalisé à partir de ces investigations, comme une sorte de « registre » où sont rassemblés les matériaux collectés sur le terrain ou lors de ses recherches en bibliothèque, comme une « matrice[2] » dont il pourrait se servir ensuite pour des présentations du travail dans l’espace de musées ou de galeries. Le livre contient une carte qui permet de situer les deux chaînes de montagne, deux blocs d’images respectivement consacrés à Kumano et à Ashio, des textes très documentés écrits par le photographe, ainsi qu’une « discussion » entre Jean-François Chevrier, Hidetaka Ishida et Jean-Christophe Valmalette concernant le travail présenté ; viennent ensuite les légendes des images. Au sein de chaque bloc d’images, sont combinés photographies en couleur et en noir et blanc, répliques de cartes anciennes, graphiques, reproductions de peintures, calligrammes élaborés par Julien Guinand lui-même. Ces différents éléments forment un ensemble très construit, mais hétérogène et lacunaire qui conduit le lecteur à s’investir activement dans une recherche de compréhension des réalités géographiques et humaines qui lui sont présentées sur le mode de la discontinuité, conservant ainsi une certaine « qualité d’énigme[3] ». Le lecteur/spectateur scrute les images, puis cherche les légendes qui leur correspondent, pour reprendre ensuite le fil de sa consultation ; il va d’une photographie à l’autre, s’attache aux textes avant de reconsidérer certaines vues : il développe sa propre enquête au sein d’un dispositif troué d’ellipses, qui ne possède pas la linéarité du langage.

        Frappent d’emblée les larges plans d’ensemble en couleur, réalisés dans la région de Kumano, qui montrent des flancs de montagne éventrés où de gigantesques pansements de béton viennent retenir la couche superficielle des terres. Ces cataplasmes de ciment, composés d’une sorte de maillage qui épouse la morphologie du sol, déclenchent un mélange de répulsion et de fascination : à l’instar de gigantesques sculptures relevant du Land Art, ils exaltent de façon presque graphique les courbures du terrain ; dans le même temps, afin de retenir les terres, ils introduisent des barrières brutales en des contrées où les populations ont été de façon ancestrale habituées à penser le monde sur le mode du flux et la continuité.

        Ces images ne sont toutefois pas proposées isolément, pour le spectacle qu’elles autorisent : elles côtoient des vues d’habitants des lieux, de temples ou de sanctuaires qui resituent les sites au sein d’une culture et d’une histoire qui fascinent le photographe depuis longtemps[4]. Julien Guinand explique également que les travaux entrepris pour contenir les effondrements profitent au secteur du BTP et aux fabricants de béton, la répartition des marchés s’accompagnant fréquemment de pratiques de pantouflage[5]. Une image présente les conditions d’un entretien mené par le photographe avec une dame âgée qui a, par deux fois, perdu sa maison à l’issue de glissements de terrain ; le commentaire précise ironiquement que le fils de cette femme est le patron d’une entreprise locale de BTP[6].

        Une autre photographie figure une statue du dieu de la prospérité, placée devant une usine de production de béton[7] ; sur un panneau posé près de la sculpture, l’entreprise remercie la divinité de la bonne marche de ses affaires. Les dégradations, pour partie causées par l’homme (sylviculture, désordres climatiques), profitent de fait à certains secteurs économiques, au travers de solutions qui empêchent d’ailleurs la reforestation. Les conséquences néfastes de l’anthropisation bénéficient à l’économie japonaise du béton. Se trouve de la sorte exemplifiée la manière dont le système capitaliste est capable de tirer parti des dégâts qu’il a lui-même engendrés[8].

         Les photographies réalisées dans la chaîne montagneuse d’Ashio montrent des terrils où la végétation ne parvient pas à repousser, les traces de déversements miniers effectués il y a des dizaines d’années mais continuant à marquer le site de façon indélébile, des zones anciennement agricoles devenues complètement stériles. Conjointement les textes et les images travaillent aussi à rendre hommage à de grandes figures du combat mené par le passé contre la pollution des lieux ‒ tel Shōzō Tanaka.  Des documents conservés au musée consacré à ce héros de la lutte écologique sont reproduits au sein du livre. La restitution des conflits idéologiques qui ont accompagné l’exploitation minière contribue à la construction d’une histoire alternative de la modernité.

        Dans un pays dont on a coutume de célébrer la culture paysagère, frappe la brutalité de la destruction des environnements naturels[9]. Two Mountains illustre l’ampleur des traumatismes qui affectent les territoires.  Une des dernières images du livre est occupée par la reproduction d’une estampe fameuse du xixe siècle représentant un poisson-chat géant qui emblématise tremblements de terre et autres catastrophes naturelles : tandis que la population qui en subit les dégâts attaque l’animal, en haut à gauche de la gravure apparaissent des charpentiers et des pompiers qui accourent pour exiger qu’on le gracie, car ces désastres représentent pour eux de véritables aubaines. Comme le signale le photographe, « [l]e tremblement de terre d’Edo-Ansei, en 1855, [suscita] un engouement pour ce type d’estampes figurant la capacité de toute catastrophe à ‟rectifier le monde”[10]. » Si ce scénario correspond parfaitement à ce qui se passe près de Kumano, on peut craindre qu’il ne se décline demain à grande échelle pour pallier les dégâts du réchauffement climatique ‒ dont certains tendent à s’emparer comme prétexte à une surenchère technologique. Les deux investigations menées par Julien Guinand signent en tout cas la responsabilité des hommes dans la fabrique des territoires ‒ même quand ces derniers sont des montagnes réputées « naturelles ».



[1] Julien Guinand, Two Mountains, Berlin, Hatje Cantz Verlag, 2021.
[2] Entretien de l’auteur avec Julien Guinand, le 7 décembre 2021.
[3] Jean-François Chevrier, in Julien Guinand, Two Mountains, op. cit., p. 191.
[4] Entretien de l’auteur avec Julien Guinand, le 7 décembre 2021.
[5] Julien Guinand, Two Mountains, op. cit., p. 151.
[6] Ibid., p. 78 et 155.
[7] Ibid., p. 53 et 151.
[8] Voir à cet égard Romain Felli, La grande adaptation, Paris, Éditions du Seuil, « Anthropocène », 2016.
[9] Augustin Berque, Le Sauvage et l’artifice. Les Japonais devant la nature, Paris, Gallimard, 1986.
[10] Julien Guinand, Two Mountains, op. cit., p. 215.